DATES

CRÉATION :
Novembre 2020 : Théâtre La Vignette, Montpellier (34)

L'ÉQUIPE

Conception et Mise en Scène :
Virgile Simon et Antoine Wellens
Jeu : Fabienne Augié,
Amarine Brunet, Stefan Delon,
Julie Minck, Virgile Simon,
Jean-Christophe Vermot-Gauchy

Création Lumière/Régie générale : Nicolas Buisson
Administratrice de production :
Gaëlle Mafart

PRODUCTION

Production : Primesautier Théâtre
Coproduction :
Théâtre La Vignette
(En cours)

Accueil en résidence :
Le Viala / Cie l’Hiver Nu et les Scènes Croisées de Lozère
Le Kiasma / Castelnau-le-Lez
Théâtre Le Périscope / Nîmes
La Baignoire / Montpellier

Traverser la rue ne suffit plus ! (titre provisoire)

Projet Primesautier Théâtre 2020


On est comme les chevaux qui se blessent eux-mêmes dès qu’ils tirent sur le mors et on se courbe. On perd même conscience de cette situation, on la subit, c’est tout. Tout réveil de la pensée est alors douloureux. Moi, malgré ma fatigue, j’ai tellement besoin d’air frais que je vais à pied jusqu’à la Seine ; je me demande si, au cas où je serais condamnée à cette vie, j’arriverais à traverser tous les jours la Seine sans me jeter une fois dedans. Simone Weil, Journal d’usine


Préfiguration de la fiction

 

Je ne sais pas ce que je produis, et par suite je n’ai pas le sentiment d’avoir produit, mais de m’être épuisée à vide… Je dépense ici ce que j’ai de meilleur en moi, ma faculté de penser, de sentir, de me mouvoir. Et pourtant je n’ai rien mis de moi-même dans mon travail, ni pensée, ni sentiment… Ma vie même sort de moi sans laisser aucune marque autour de moi et la paie qu’on attend semble plutôt une aumône que le prix d’un réel effort. Simone Weil, Journal d’Usine.

Le public entre. Musique au loin. Celle d’une fête en train de se faire. Le plateau s’allume sur les restes de cette fête. Confettis, cotillons en tous genres, bouteilles d’alcool vides et verres en plastique jonchent le sol. Une équipe de ménage entre. Ballet d’aspirateurs et de poubelles. Entre les « Agents d’entretien » une conversation commence. D’abord timide, comme s’ils se connaissaient peu, puis plus affirmée quand ils parlent de leur métier, de leur avenir. Nettoyer une fête dont ils ne faisaient pas partie quel sens fondamental cela a-t-il ? Soudainement l’un des protagonistes craque et perd le fil de la représentation. Il interrompt tout travail (théâtral et ménager).

Le spectacle s’arrête. On allume les éclairages de services. Les autres acteurs lui demandent ce qui ne va pas. Le metteur en scène descend de la régie. Il raconte alors en bord plateau son histoire. Qu’il a perdu ses droits à l’indemnité chômage, qu’il fait des ménages dans les maisons bourgeoises pour survivre, pour « s’en sortir » comme on dit. Que les textes de Weil qu’il a à jouer résonnent étrangement avec ce qu’il vit en ce moment. Que c’est trop dur pour lui de continuer.

Alors, comme c’est généralement le cas entre amis et amies véritables, on tente de le faire aller mieux, de le rassurer par des gestes de fraternité, de solidarité. Ce petit groupe va se mettre, ensemble, à redresser les contours d’une société possiblement plus juste, plus belle, plus responsable… Ils et elles sembleront écrire dans l’instant un scénario dans lequel une histoire documentaire (ici, l’expérience de Jean-Christophe Vermot-Gauchy) viendra ouvrir des brèches, creuser des trous dans le tissu de l’œuvre Weilienne. Chacun parlant (par les mots de Weil et les siens) de ses expériences sur le travail à l’aune de nos sociétés hyper-flexibles, du dégoût du travail, de la perte de sens généralisée. Dans ce même mouvement, chacun proposera par la raison et l’art théâtral un engouement possible pour lutter contre l’oppression sociale et militer pour un réveil des valeurs et de la pensée que le travail, bien souvent « cloue sur place ».

La scène deviendra tour à tour lieu de vie et lieu de représentation. Ces différents niveaux de jeux (réels et fictionnels) s’hybridant sans cesse afin de déployer toute la force et la radicalité de la pensée de Simone Weil dans un rapport simplifié et direct aux spectateurs. De faire émerger ici, une parole vivante, sensible, une parole passionnée, affirmée ou contradictoire, au cœur de savoureuses joutes orales et déploiements théâtraux, venant étayer cette étrange « lutte » pour les besoins de l’âme et cette joie de l’amitié véritable où l’on peut tout se dire.

 

©Fabienne Augié

 

Le jeu au cœur de la création / Un dispositif en partie immersif

Sur ce projet, le centre le plus ardent sera les jeux primesautiers des acteurs et des actrices en tension entre eux-mêmes, leurs personnages et le public.
II s’agira de suivre une seule règle, un seul axe de travail, une seule recherche, offerte par Simone Weil dans son texte l’Amitié.

Nous la pratiquerons sous toutes ses facettes pour en étirer, en déployer, en explorer toutes les possibilités esthétiques de niveaux de jeu, d’adresses, d’émotions…

Durant nos résidences de création, nous travaillerons donc à :

Travailler les deux pôles (Réalité / Fiction) entre lesquels un fragile équilibre serait pensable. 

Travailler un jeu précaire qui est celui de l’être en relation proprement dit, ni en soi, ni en l’autre, mais dans l’espace intermédiaire d’une rencontre à expérimenter, dans l’instabilité. (Rencontre entre les acteurs entre eux et avec le public)

Travailler à être un être en relation instable, qui ouvrirait l’espace de la pensée.

Simone Weil, L’amitié.

Le dispositif scénographique

L’espace scénique se composera d’armoires métalliques et de bancs type vestiaires d’entreprises disposés en périphérie du plateau. Des modules d’éclairages type néons d’entreprise seront agencés en plafonnier au-dessus des différents espaces.

 Sur ces bancs sera installée une vingtaine de spectateur.trice.s.

 L’espace central restera libre et sera le lieu de la fête à nettoyer, le lieu du déploiement théâtral. Les acteurs et actrices de la compagnie travaillerons dans ces deux espaces, parfois au plus proches des spectateurs, cherchant des interactions possibles avec eux.

Le dispositif scénographique a été pensé pour concevoir la représentation comme une expérience en partie immersive pour un groupe de spectateurs convié à prendre place sur les bancs disposés sur le plateau. Ils font alors complètement partie du dispositif scénographique et esthétique du spectacle. Quelque soient leurs âges, leurs sexes, leurs classes sociales, avec leurs présences, nous créerons un rapport d’intimité avec eux, fraternel, direct.

Se dessine alors l’idée d’une jonction symbolique entre la scène et la salle permettant d’explorer des allers-retours sensibles entre le public-salle et le public-scène.

Une histoire à insérer / Entre Weil et Nous.

C’est toujours le désir d’un «collectif de travail», d’une communauté de projet et d’action qui anime la réflexion. Et qui anime l’humanité. Mais lorsque cette possibilité de penser et de vivre un monde commun n’existe plus, le travail devient mort de l’esprit, malheur de l’individu livré à l’émiettement du temps. Ce que Weil appellera le « déracinement» de l’âme. La philosophie de Weil définit l’homme par ses «conditions d’existence ». Nous nous interrogerons sur ces conditions d’existence. Sur ces actes par lesquels s’expriment nos propres existences.

En 2017, l’acteur Jean-Christophe Vermot-Gauchy, ayant perdu ses droits à l’indemnité chômage, s’est vu contraint de travailler hors de son champ habituel, le théâtre. C’est alors comme employé de maison qu’il a, pendant plus d’un an, travaillé chez des particuliers. Cette expérience, douloureuse, éprouvante pour lui, viendra prendre place dans ce projet. L’acteur racontera des bribes de cette histoire qui serviront de « pré-texte » au déploiement welien. Pendant toute cette période de « déracinement » il a tenu un journal au quotidien afin dit-il : « de me donner pour tâche d’y penser réellement, tenter d’y penser réellement avant que l’oubli ne vienne tout recouvrir. Je voulais guérir une blessure. La mienne. En écrivant je pansais cette blessure, je la pensais. Tous les matins je me levais avec dégoût. Et comme le dit Simone Weil dans « Expérience de la vie d’usine », nulle société ne peut être stable quand toute une catégorie de travailleurs travaille tous les jours, toute la journée, avec dégoût. J’ai lutté pour ne pas perdre la stabilité. Je suis pourtant tombé. Me suis relevé. Ce dégoût du travail altère la vie, la conception de la vie même. J’ai durant toute cette année 2017 perdu ma vie. Ce travail me séparait de moi-même. C’est de cette séparation dont je voudrais parler. »

Par le travail de la pensée sur l’expérience, l’esprit accède de manière ascendante à autant de «lectures superposées» des différents niveaux de la réalité. « Le monde est un texte à plusieurs significations où l’on passe d’une signification à une autre par un travail », écrit Simone Weil.
« Il faut un travail pour exprimer le vrai. Aussi pour le recevoir Le travail est au cœur de son œuvre. Sa dimension à la fois négative et positive. Entre travail aliéné et travail authentique Simone Weil s’interroge. Et même si la négativité du travail semble en effet apparaître comme une vérité, Simone Weil surmonte cette négativité et parvient à faire de celle-ci une médiation positive entre l’homme et le monde, entre l’homme et lui-même.

Le travail devient alors l’expérience d’une pensée capable d’avoir une prise sur le monde. De ce point de vue, la philosophie de Weil, en son centre de gravité fondamental, n’est pas « une philosophie du travail» mais une philosophie de l’articulation entre travail et contemplation. Car comme elle le dit elle-même « travail et contemplation sont les deux pôles de la pensée et l’homme vit de trois manières : en pensant, en contemplant, en agissant. » Notre tâche sera de rendre compte de cette expérience, de cette articulation entre penser, agir et contempler. Théâtralement.

Il nous faut concevoir clairement notre but : déchirer le voile que met l’argent entre le travailleur et le travail ! Simone Weil, Journal d’usine.

Pourquoi Simone Weil ?

  Simone Weil est une philosophe française, élève d’Alain qui vécut de 1909 à 1943. De cette vie brève et intense, de sa philosophie irrégulière et passionnée, nous retiendrons pour ce projet principalement la philosophe éthique, sociale et politique. Engagée auprès des plus faibles (elle s’est enrôlée à l’usine, dans la guerre d’Espagne, auprès de la France Libre…) et sur tous les terrains (des plus urbains à l’usine aux plus ruraux dans les champs), Weil a accordé une place toute particulière dans sa philosophie à l’acte de « penser » nos rapports à la société. Toute son œuvre semble dire et ce, quel qu’en soit le sujet : « N’ayez pas peur de penser. N’ayez pas peur de vos pensées. N’ayez pas peur de penser par vous-même. » Elle analysera entre autres le monde du travail et cherchera des solutions à des problèmes qui lui paraissent être ceux de son époque, ou plus exactement qui reflètent l’aspect contemporain de problèmes permanents : la misère, l’inégalité, et surtout l’humiliation des faibles, l’écrasement des esprits par la collectivité dans un contexte impérialiste ou bureaucratique.

Au fil de son œuvre elle n’a cessé de proposer des solutions concrètes pour son époque et pour une société plus juste. Les mots de Bonté, Bien, Mal, Justice, Vérité, Beauté et Amour sont des mots qu’elle n’a cessé d’interroger et de mettre au centre de sa philosophie. Nous pensons que ces mots aujourd’hui raillés de toutes parts par le cynisme ambiant, qui, dès qu’ils sont prononcés se voient toujours taxés de naïveté, de rêverie, de démagogie sont pourtant bien, à l’aune de nos sociétés contemporaines individualistes, à ré-interroger, réaffirmer et remettre en jeu.

Weil dissocie les droits et les lois (vocabulaire marchand) des obligations envers l’homme. Elle pense qu’en chacun de nous il y a une part de sacré qui doit être respectée au-delà des droits et des institutions et qu’il faudrait dès lors en inventer d’autres si les uns et les autres s’avéraient injustes. Elle postule que tout homme s’attend, dès la naissance, à ce qu’on lui fasse du bien et non du mal et que, face au fruit des inégalités de la société, l’homme pousse un long cri silencieux, expression de tout malheur : « Pourquoi me fait-on du mal ?».

Alors, si comme elle aime à le dire « nos idées nous obligent », il nous semble théâtralement prometteur de se ré-approprier le goût du débat comme une formidable opportunité d’inventorier, entre le « malheur et la joie », entre le groupe et l’individu, ce qui pourrait  faire aujourd’hui « du bien à l’âme » pour imaginer une société plus juste.

 Après tout, ne voulons-nous pas plus qu’exister ?