DATES

CRÉATION :
Novembre 2020 : Théâtre La Vignette, Montpellier (34)

L'ÉQUIPE

Conception et Mise en Scène :
Virgile Simon et Antoine Wellens
Acteurs et Actrices à l’œuvre dans l’œuvre : Fabienne Augié,
Amarine Brunet, Stefan Delon,
Julie Minck, Virgile Simon,
Jean-Christophe Vermot-Gauchy

Création Lumière et Régie générale : Nicolas Buisson
Administratrice de production :
Gaëlle Mafart

PRODUCTION

Production : Primesautier Théâtre
Coproduction / Partenaires : Théâtre La Vignette, Le Périscope, Le Kiasma, Scènes croisées

En cours…

traverser la rue ne suffit plus ! (titre provisoire)

Projet Primesautier Théâtre 2020


« On est comme les chevaux qui se blessent eux-mêmes dès qu’ils tirent sur le mors – et on se courbe. On perd même conscience de cette situation, on la subit, c’est tout. Tout réveil de la pensée est alors douloureux. Moi, malgré ma fatigue, j’ai tellement besoin d’air frais que je vais à pied jusqu’à la Seine ; je me demande si, au cas où je serais condamnée à cette vie, j’arriverais à traverser tous les jours la Seine sans me jeter une fois dedans. »
Simone Weil, Journal d’usine


Pourquoi Simone Weil ?  

Simone Weil est une philosophe française, élève d’Alain qui vécut de 1909 à 1943. De cette vie brève et intense, de sa philosophie irrégulière et passionnée, nous retiendrons pour ce projet principalement la philosophe éthique, sociale et politique. Engagée auprès des plus faibles (elle s’est enrôlée à l’usine, dans la guerre d’Espagne, auprès de la France Libre…) et sur tous les terrains (des plus urbains à l’usine aux plus ruraux dans les champs), Weil a accordé une place toute particulière dans sa philosophie à l’acte de « penser » nos rapports à la société. Toute son œuvre semble dire et ce, quel qu’en soit le sujet : « N’ayez pas peur de penser. N’ayez pas peur de vos pensées. N’ayez pas peur de penser par vous-même. » Elle analysera entre autres le monde du travail et cherchera des solutions à des problèmes qui lui paraissent être ceux de son époque, ou plus exactement qui reflètent l’aspect contemporain de problèmes permanents :
la misère, l’inégalité, et surtout l’humiliation des faibles, l’écrasement des esprits par la collectivité dans un contexte impérialiste ou bureaucratique.

Au fil de son œuvre elle n’a cessé de proposer des solutions concrètes pour son époque et pour une société plus juste. Les mots de Bonté, Bien, Mal, Justice, Vérité, Beauté et Amour sont des mots qu’elle n’a cessé d’interroger et de mettre au centre de sa philosophie. Nous pensons que ces mots aujourd’hui raillés de toutes parts par le cynisme ambiant, qui, dès qu’ils sont prononcés se voient toujours taxés de naïveté, de rêverie, de démagogie sont pourtant bien, à l’aune de nos sociétés contemporaines individualistes, à réinterroger, réaffirmer et remettre en jeu.

Weil dissocie les droits et les lois (vocabulaire marchand) des obligations envers l’homme. Elle pense qu’en chacun de nous il y a une part de sacré qui doit être respectée au-delà des droits et des institutions et qu’il faudrait dès lors en inventer d’autres si les uns et les autres s’avéraient injustes. Elle postule que tout homme s’attend, dès la naissance, à ce qu’on lui fasse du bien et non du mal et que, face au fruit des inégalités de la société, l’homme pousse un long cri silencieux, expression de tout malheur : « Pourquoi me fait-on du mal ?».

Alors, si comme elle aime à le dire « nos idées nous obligent », il nous semble théâtralement prometteur de se réapproprier le goût du débat comme une formidable opportunité d’inventorier, entre le « malheur et la joie », entre le groupe et l’individu, ce qui pourrait  faire aujourd’hui « du bien à l’âme » pour imaginer une société plus juste.

 Après tout, ne voulons-nous pas plus qu’exister ?

 

©Fabienne Augié

Préfiguration de la fiction

« Je ne sais pas ce que je produis, et par suite je n’ai pas le sentiment d’avoir produit, mais de m’être épuisée à vide… Je dépense ici ce que j’ai de meilleur en moi, ma faculté de penser, de sentir, de me mouvoir. Et pourtant je n’ai rien mis de moi-même dans mon travail, ni pensée, ni sentiment… Ma vie même sort de moi sans laisser aucune marque autour de moi et la paie qu’on attend semble plutôt une aumône que le prix d’un réel effort. » Simone Weil, Journal d’Usine.

Le public entre. Un spectacle à partir de textes de Simone Weil sur le travail et l’oppression par celui-ci commence. Musique au loin d’une fête en train de se faire. La musique s’arrête. Le plateau s’allume sur les restes de cette fête. Confettis, cotillons en tous genres, bouteilles d’alcool vides et verres en plastique jonchent le sol. Une équipe de ménage entre. Ballet d’aspirateurs et de poubelles. Entre les « personnes du ménage » une conversation commence. D’abord timide, comme si elles se connaissaient peu, puis plus affirmée quand elles parlent de leur métier de leur avenir. Nettoyer une fête dont elles ne faisaient pas partie quel sens fondamental cela a-t-il ? Soudainement l’un des protagonistes craque et perd le fil de la représentation. Il interrompt tout travail (théâtral et ménager).

Le spectacle s’arrête. On rallume les éclairages de services. Les autres acteurs lui demandent ce qui ne va pas. Le metteur en scène descend de la régie. Il raconte alors en bord plateau son histoire. Qu’il a perdu son statut, qu’il fait des ménages dans les maisons bourgeoises de Lyon et que sa vie a perdu tout sens. Que les textes de Weil résonnent étrangement avec ce qu’il vit en ce moment. Que c’est trop dur pour lui de continuer.

Alors, comme c’est généralement le cas entre amis et amies véritables, on tente de le faire aller mieux, de le rassurer, de redonner sens et envie à sa vie. Par des gestes de fraternité, de solidarité, ce petit groupe va se mettre à redresser les contours d’une société possiblement plus juste, plus belle, plus responsable… Ils et elles sembleront écrire dans l’instant un scénario dans lequel une histoire documentaire (ici, l’expérience de Jean-Christophe Vermot-Gauchy) puis d’autres viendront ouvrir des brèches, creuser des trous dans le tissu de l’œuvre Weilienne. Chacun parlant (par les mots de Weil et les siens) de ses expériences sur le travail à l’aune de nos sociétés hyperflexibles, du dégoût du travail, de la perte de sens généralisée. Dans ce même mouvement, chacun proposera par la raison et l’art théâtral un engouement possible pour lutter contre l’oppression sociale et militer pour un réveil de la pensée que le travail « cloue sur place ».

Le spectacle alternera entre réunion d’équipe bord plateau et démonstration théâtrale. Le théâtre deviendra tour à tour lieu de vie et lieu de représentation. Ces différents niveaux de jeux s’hybridant sans cesse afin de déployer toute la force et la radicalité de la pensée de Simone Weil dans un rapport simplifié et direct aux spectateurs. Et de faire émerger ici, une parole vivante, sensible, une parole passionnée, affirmée ou contradictoire, au cœur de savoureuses joutes orales et déploiements théâtraux, venant étayer cette étrange « lutte » pour les besoins de l’âme et cette joie de l’amitié véritable où l’on peut tout se dire.

Ragaillardi par ces paroles, les protagonistes organisent alors leur propre fête. C’est-à-dire qu’ils remettent le plateau en l’état du début du spectacle. Ils et elles devront alors le nettoyer à nouveau. C’est donc le spectacle qui reprend. Ce qui a changé c’est que ce nettoyage a maintenant un sens profond pour eux. Ce sont les restes de leur joie passée qu’ils nettoient et rangent allègrement.

Le jeu au cœur de la création

« Travailler les deux pôles entre lesquels un fragile équilibre serait pensable, un jeu précaire qui est celui de l’être en relation proprement dit, ni en soi, ni en l’autre, mais dans l’espace intermédiaire d’une rencontre à expérimenter, dans l’instabilité. Un être en relation instable, qui ouvrirait l’espace de la pensée. » Simone Weil, L’amitié

Le travail des acteurs reposera sur deux axes de recherche. D’une part le lien entre pensée et gestes-actions-déplacements. Travail de chacun sur ses propres didascalies impliquant les interactions entre les acteurs. Importance du rythme (naturel et compréhensible pour les séquences  bord plateau) et de la cadence (artificielle et imposée pour celles de la pièce de théâtre)) pour cristalliser cette différence essentielle entre travail et pensée. Selon Weil la cadence n’a rien de naturel au contraire du rythme. Ces deux notions serviront à dissocier la cadence du travail et le rythme de la pensée. Les acteurs se trouveront donc au carrefour de ces deux « pôles », dans cette instabilité-là.

D’autre part, pour que la pensée weiliene s’incarne, le travail des jeux s’engagera autour de la collectivité et l’attention de l’autre reprenant les principes de Weil dans son texte sur l’amitié.

« Être vide » est la condition sine qua non de l’acte de produire une pensée fraternelle voulue par Weil : « Accepter de n’être rien pour que le monde soit, pour nous et pour autrui ». Comment, dès lors, trouver cet état d’écoute, de retrait, d’observation de l’autre avant même de vouloir imposer ce que l’on est ? Quel rythme de paroles et d’actions cet état d’intense concentration va-t-il apporter au jeu des acteurs pour eux-mêmes, pour leurs partenaires ainsi que pour le public ?

L’argumentaire weilien doit ici être considéré comme une onde, un courant électrique parcourant et liant tous les acteurs entre eux dans cet état de concentration et d’énonciation intenses que demande la création d’un discours philosophique semblant se construire sur l’instant. Il nous faudra aussi laisser ici un espace vacant afin que le public puisse en même temps que le spectacle se joue y rajouter mentalement sa propre pensée, ses propres hypothèses.

L’œuvre de Simone Weil s’est construite avec le monde comme « compagnon de travail ». C’est la réalité et l’expérience de la réalité qui en ont été le centre le plus ardent. Son œuvre, à sa lecture, est un formidable choc tant elle semble encore aujourd’hui dialoguer avec nos existences, avec la manière de se sentir exister au sein d’un monde.

Notre volonté est donc, de converser avec son écriture, de l’élargir par l’exemple et d’y répondre par des gestes esthétiques. Les textes de Weil semblent en effet attendre que l’on y réponde, que l’on propose et superpose aussi sa propre pensée aux problématiques et hypothèses qu’elle soulève.

Une histoire à insérer / Entre Weil et Nous.

C’est toujours le désir d’un «collectif de travail», d’une communauté de projet et d’action qui anime la réflexion. Et qui anime l’humanité. Mais lorsque cette possibilité de penser et de vivre un monde commun n’existe plus, le travail devient mort de l’esprit, malheur de l’individu livré à l’émiettement du temps. Ce que Weil appellera le « déracinement» de l’âme. La philosophie de Weil définit l’homme par ses «conditions d’existence ». Nous nous interrogerons sur ces conditions d’existence. Sur ces actes par lesquels s’expriment nos propres existences.

En 2017, l’acteur Jean-Christophe Vermot-Gauchy, ayant perdu ses droits à l’indemnité chômage, s’est vu contraint de travailler hors de son champ habituel, le théâtre. C’est alors comme employé de maison qu’il a, pendant plus d’un an, travaillé chez des particuliers. Cette expérience, douloureuse, éprouvante pour lui, viendra prendre place dans ce projet. L’acteur racontera des bribes de cette histoire qui serviront de « pré-texte » au déploiement welien. Pendant toute cette période de « déracinement » il a tenu un journal au quotidien afin dit-il : « de me donner pour tâche d’y penser réellement, tenter d’y penser réellement avant que l’oubli ne vienne tout recouvrir. Je voulais guérir une blessure. La mienne. En écrivant je pansais cette blessure, je la pensais. Tous les matins je me levais avec dégoût. Et comme le dit Simone Weil dans « Expérience de la vie d’usine », nulle société ne peut être stable quand toute une catégorie de travailleurs travaille tous les jours, toute la journée, avec dégoût. J’ai lutté pour ne pas perdre la stabilité. Je suis pourtant tombé. Me suis relevé. Ce dégoût du travail altère la vie, la conception de la vie même. J’ai durant toute cette année 2017 perdu ma vie. Ce travail me séparait de moi-même. C’est de cette séparation dont je voudrais parler. »

Par le travail de la pensée sur l’expérience, l’esprit accède de manière ascendante à autant de «lectures superposées» des différents niveaux de la réalité. « Le monde est un texte à plusieurs significations où l’on passe d’une signification à une autre par un travail », écrit Simone Weil.
« Il faut un travail pour exprimer le vrai. Aussi pour le recevoir Le travail est au cœur de son œuvre. Sa dimension à la fois négative et positive. Entre travail aliéné et travail authentique Simone Weil s’interroge. Et même si la négativité du travail semble en effet apparaître comme une vérité, Simone Weil surmonte cette négativité et parvient à faire de celle-ci une médiation positive entre l’homme et le monde, entre l’homme et lui-même.

Le travail devient alors l’expérience d’une pensée capable d’avoir une prise sur le monde. De ce point de vue, la philosophie de Weil, en son centre de gravité fondamental, n’est pas « une philosophie du travail» mais une philosophie de l’articulation entre travail et contemplation. Car comme elle le dit elle-même « travail et contemplation sont les deux pôles de la pensée et l’homme vit de trois manières : en pensant, en contemplant, en agissant. » Notre tâche sera de rendre compte de cette expérience, de cette articulation entre penser, agir et contempler. Théâtralement.

« Il nous faut concevoir clairement notre but : déchirer le voile que met l’argent entre le travailleur et le travail ! » Simone Weil, Journal d’usine.