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ÉTAT DE WEIL #3

Juste pour le plaisir, juste pour partager, juste pour le travail, car c’est bien de cela qu’il s’agit…

ÉTATS DE WEIL #2

Juste pour le plaisir, juste pour partager, juste pour le travail, car c’est bien de cela qu’il s’agit…

ÉTATS DE WEIL #1

Juste pour le plaisir, juste pour partager, juste pour le travail, car c’est bien de cela qu’il s’agit…

Rendez-vous de Novembre !

Saison 2019-2020

Marabout… Bout de ficelle… Fit celle-ci… Simone Weil…

ÉTAT DE WEIL #3

Qu’est ce que c’est…

Parce que la compagnie travaille actuellement À BRAS LE CORPS, sa nouvelle création autour des écrits de Simone Weil ( la philosophe ! ) et parce que l’équipe est éloignée géographiquement, nous nous sommes promis de nous donner des nouvelles du travail en cours pour et par chacun / chacune…
Alors une fois par mois, un des membres de l’équipe va proposer un texte, associé à une photo de Fabienne Augié (photographe et comédienne).

Cet État de Weil proposera une vision subjective de son auteur sur son rapport à Weil et au Travail, sans se soucier de la longueur, du ton et du format.

Un État de Weil envisagé comme une manière de garder le lien, de la liberté, de se lire et d’offrir un peu de textualité imagée du travail en cours, de ce qu’il provoque, frotte, nettoie ou assombri…

Ces États de Weil, juste pour le plaisir, juste pour partager, juste pour le travail, car c’est bien de cela qu’il s’agit…

SIMONE SUR MON EPAULE

Depuis que nous nous sommes quittés en octobre dernier, Simone prends plus de place dans ma vie quotidienne. Parfois c’est agréable, parfois c’est encombrant. Et ce mois-ci c’est agréable.

J’ai poursuivi mes lectures en m’attelant à La vie de Simone Weil par son amie Simone Pétrement.

Cet ouvrage commence ainsi :

Dans la dernière lettre qu’elle a écrite au P. Perrin, Simone Weil lui demandait de tourner désormais son attention et sa charité, non plus vers elle, mais vers les pensées qu’elle portait en elle et qui, elle aimait à le croire, valaient beaucoup mieux qu’elle-même.  Dans une lettre à ses parents, qui est presque la dernière qu’elle ait écrite avant sa mort, elle laisse voir qu’elle était peinée de ce que les gens faisaient l’éloge de son intelligence au lieu de se poser la question « Dit-elle vrai ou non ? ». Elle n’aurait donc pas désiré qu’on s’intéressât particulièrement à sa personne et à sa vie. 

En prenant plaisir à lire cette biographie, j’ai tout de même l’impression de la trahir mais tant pis. Après avoir traversé plusieurs de ses écrits philosophiques, le cerveau en compote, lire le vie de Simone Weil me repose et me réjouit, me la rend réelle, palpable, plus proche de moi et c’est très agréable.

Lundi matin, il est 10h12 et je poursuis sa biographie. Je tombe sur le passage de Simone Weil à Marseille (Marseille II (1941-1942)). Simone Pétrement écrit :

Le lendemain, 7 aout, Simone quitta Marseille pour aller rencontrer Thibon. Elle profita de son passage par Avignon pour voir les fresques du palais des papes. Elle devait écrire à ses parents quelques jours après :

« J’en enfin vu les fresques d’Avignon. Elle valent vraiment la peine (…) C’est toute une salle couverte de fresques représentant des forêts, avec des arbres qui ont chacune de leurs feuilles dessinée, des feuilles de couleurs grise ; là-dedans des fruits et des oiseaux pari les branches, et en bas de petits hommes à habits de couleurs brillantes qui chassent et pêchent. Le tout saisit quand on entre par la même impression de fraicheur que les nymphéas de Monet à l’Orangerie… »

Je repense alors à une citation d’Alain :

« Vouloir sans faire n’existe pas ; l’intention n’est pas la volonté, la résolution n’est pas la volonté ; la volonté n’existe que dans l’action. »

Penser, agir et contempler. Je pars sur les traces de Simone. J’habite à Avignon, à 15 minutes à pieds du palais. Ces fresques en valent la peine. Je me donne la peine d’aller les contempler avec Simone sur mon épaule. Je prends mon sac et claque la porte de chez moi.

En marchant, je pense à elle. Je souris, me dis que ce que je suis en train de faire est complètement anecdotique mais tant pis j’ai envie de revoir ces fresques avec sa description en tête. J’ai envie de créer un autre lien avec Simone. Un lien moins philosophique, un lien plus réel. Alors je joue le jeu. Je m’amuse à l’imaginer passer la porte Saint Michel. Je m’imagine les rues en 1941. Tout cela saupoudre mon lundi matin d’un peu de poésie, pour que la substance quotidienne de ma vie soit elle-même poésie.

Je monte les marches du Palais, négocie mon entrée gratuite. Je dois justifier pendant 10 minutes que je suis bien avignonnaise…. Pas très poétique comme approche.

Et m’y voilà. J’en avais quelques souvenirs mais c’est vrai que c’est majestueux. Je déambule, passe par la chambre du Pape.

Sur un fond bleu comme le ciel, les murs sont ornés de feuilles de vigne et de chêne, parsemés d’oiseaux et d’écureuils. Ces peintures évoquent un décor textile. Les embrasures des fenêtres portent des cages de formes variées ; certaines retiennent des oiseaux, mais la plupart sont vides.

La description de Simone évoque la chambre du Cerf, le cabinet de travail de Clément VI qui se situe juste après la chambre du pape. Est représenté dans cette chambre un panorama des plaisirs seigneuriaux (diverses techniques de chasse et de pêches). Une forêt luxuriante apparait en fond et dans les arbres, des personnages cueillent des fruits et dénichent des oiseaux.

C’est vrai, ces somptueuses fresques signées Matteo Giovanetti, rares en France dégagent cette fameuse impression de fraicheur des Nymphéas de Monet dont Simone parle. Contemplative, je me sens privilégiée et j’observe dans les détails ce que Simone observait il y a 78 ans.

Simone sur mon épaule, je poursuis ma visite. Je passe la chambre du Cerf et entre dans la Grande Chapelle du Palais des Papes. Me voilà sans voix face à la force d’une œuvre inattendue. Un lien beaucoup moins anecdotique me terrasse. Être là fait indéniablement sens pour moi.

Regarde Simone où tes traces me mènent.

Regarde Simone grâce à toi ce que je vois.

Simone, je te prête mes yeux pour quelques heures.

Regarde Simone comme une œuvre exprime ce qui est implicite dans la société et que seule la poésie peut mettre à jour.

 

« Grenoble », 1976 Ernest Pignon-Ernest  ECCE OMO Palais des Papes. Avignon

Et Simone me répondrait à l’oreille :

« Il est venu beaucoup de mal des usines, et il faut corriger ce mal dans les usines. C’est difficile, ce n’est peut-être pas impossible. Il faudrait d’abord que les spécialistes, ingénieurs et autres, aient suffisamment à cœur non seulement de construire des objets, mais de ne pas détruire des hommes. Non pas de les rendre dociles, ni même de les rendre heureux, mais simplement de ne contraindre aucun d’eux à s’avilir . »

Regarde Simone ces images de ceux au ras du sol en contrebas que l’on ne regarde jamais

 

 

 

 

 

 

 

 

« Les immigrés », Avignon, 1975. Ernest Pignon-Ernest ECCE OMO Palais des papes. Avignon

Et Simone me répondrait à l’oreille:

« Pour faire attention au malheur des démunis, on peut s’exercer à faire attention à un poème, à un problème de mathématique ou à un problème technique. Faire attention, c’est attendre, ce n’est ni l’affaire de la volonté impatiente ni une question de contraction musculaire. Faire attention, c’est s’oublier soi-même pour voir ce qui est présenté, et c’est même contempler par-delà des données contingentes des principes universels. L’attention permet de discerner ce qu’il y a d’universel (d’impersonnel) en chaque être vivant, par-delà les différences de conditions d’existence. »

Regarde Simone comme ces immeubles éventrés sont bouleversants. Cette projection aux yeux de tous des traces de l’intimité de ces expulsés.

« Les expulsés », Paris, 1979. Ernest Pignon-Ernest ECCE OMO Palais des papes. Avignon.

Et Simone me répondrait à l’oreille :

« L’âme humaine a besoin par-dessus tout d’être enracinée dans plusieurs milieux naturels et de communiquer avec l’univers à travers eux. La patrie, les milieux définis par la langue, par la culture, par un passé historique commun, la profession, la localité, sont des exemples de milieux naturels. Est criminel tout ce qui a pour effet de déraciner un être humain ou d’empêcher qu’il ne prenne racine. »

Regarde Simone comme les signes de la ville en viennent littéralement à s’inscrire sur les personnages, comme ces images d’humains s’inscrivent dans l’espace.



« Derrière la vitre », Lyon, Paris, 1996 – 1997. Ernest Pignon Ernest ECCE OMO Palais des papes. Avignon

Et Simone me répondrait à l’oreille avec sarcasme :

« Si la vocation de l’homme est d’atteindre la joie pure à travers la souffrance, ils sont placés mieux que tous les autres pour l’accomplir de la manière la plus réelle. »

Regarde Simone cette attention portée aux démunis. Cette œuvre que je contemple ne cesse de résonner en moi vers toi, comme si tes pensées m’étaient données en œuvres picturales, tes vérités misent à jour.

Alors je t’entends me glisser à l’oreille :

Exclure des êtres humains de la cité en les précipitant parmi les déchets sociaux, c’est couper tout lien de poésie et d’amour entre des âmes humaines et l’univers. C’est les plonger de force dans l’horreur de la laideur. Il n’y a guère de crime plus grand. Nous avons tous par complicité part à une quantité presque innombrable de tels crimes Nous devrions tous, si seulement nous pouvions comprendre, en pleurer des larmes de sang.

Ce à quoi Ernest Pignon-Ernest te répondrait peut-être :

Quand la poésie refuse d’être un ornement ou une collection d’afféteries formelles, elle garde trace des expériences vécues et des risques pris. Elle dit le réel mais en le révélant plus vaste, et d’une prodigieuse intensité. Elle conjugue visible et invisible, sursauts intimes et songes partagés. Elle s’impose comme le chant profond des vivants qui ne renoncent pas aux effractions, aux abîmes, aux combats, ni aux enchantements inouïs de la vraie vie.

Et tu me glisserais à nouveau à l’oreille:

Le peuple a besoin de poésie comme de pain. Non pas la poésie enfermée dans les mots ; celle-là, par elle-même, ne peut lui être d’aucun usage. Il a besoin que la substance quotidienne de sa vie soit elle-même poésie.

Cette rencontre et ce dialogue que je m’imagine me bouleversent. Je me tourne vers mon épaule. Je souris. Elle me sourit. Un coup d’œil vers elle a fait de moi sa complice. Son amie Albertine écrivait que ce côté du caractère de Simone, qui n’apparaissait pas souvent à cause du sérieux avec lequel elle envisageait d’ordinaire toutes choses, avait un charme inoubliable.

Je m’imagine également Ernest Pignon-Ernest, avec son air malicieux, nous sourire à son tour car, en octobre 1988, à Belfort, il a dessiné Simone Weil sur la façade de la rue de l’As du carreau. Cette œuvre représente 46 personnages qui ont marqué la culture européenne et Simone Weil en fait partie.  Ernest Pignon-Ernest a créé l’union impossible dans le temps de 46 personnalités. Le parallèle de ce dernier avec Simone Weil était pour moi trop évident pour ne pas l’évoquer.

Fresque murale D’Ernest Pignon-Ernest à Belfort. Octobre 1988

Ainsi, me voilà dehors contemplant la façade du palais des papes avec une folle envie de rentrer dans une église pour entendre des chants grégoriens.


Julie Minck

Photographie du haut : Fabienne Augié
Photographies du bas : Julie Minck