UNE SAISON SES WEIL !

MONOMANIES PRIMESAUTIÈRES 2021-2022

Le critère permettant de reconnaître que quelque part les besoins des êtres humains
sont satisfaits c’est un épanouissement de fraternité, de joie, de beauté, de bonheur.
Là où il y a repliement sur soi, tristesse, laideur, il y a des privations à guérir. 
Simone Weil

 

En ces temps plus qu’incertains et après les transes de ces dernières années, le Primesautier Théâtre est heureux de rester en état de Weil et de continuer son cheminement avec elle.

Voilà plus de quatre ans maintenant que nous œuvrons et imaginons des labos, des ateliers, des petites formes théâtrales et sonores, des rencontres, un spectacle autour de ses écrits, de sa pensée, de sa vie. Alors que l’incertitude pèse toujours, que la division semble de mise, que l’on peut se demander si le théâtre a encore des choses à dire, à montrer, à faire éprouver, à partager… Les écrits magnifiques, vigoureux et rigoureux de Weil nous semblent de parfaits compagnons de travail. Tout comme le monde le fut en son temps pour elle…

Elle nous interroge, nous porte, nous hisse, nous ballote, nous met bien souvent face à l’abîme aussi : La liberté véritable, nous dit-elle, ne se définit pas par un rapport entre le désir et la satisfaction, mais par un rapport entre la pensée et l’action. On ne peut rien concevoir de plus grand pour l’homme qu’un sort qui le mette directement aux prises avec la réalité nue, sans qu’il n’ait rien à attendre que de soi, et tel que sa vie soit une perpétuelle création de lui-même par lui-même. 

Réduire l’écart entre la pensée et l’action, bigre ! Voilà qui sonne comme un idéal à atteindre… Et un idéal ce n’est déjà pas rien car, précise-t-elle encore : L’idéal est tout aussi irréalisable que le rêve, mais à la différence du rêve, il a rapport à la réalité ; il permet à titre de limite de ranger des situations ou réelles ou réalisables dans l’ordre de la moindre à la plus haute valeur. 

L’œuvre est immense et vertigineuse… Elle nous provoque et nous tenterons d’y répondre encore cette saison durant laquelle des WEILLÉES (huit petites formes intimistes autour de la philosophe) seront données dans des lycées, des médiathèques, au théâtre de la petite Rue de Villeurbanne, sur les routes de Lozère avec les Scènes croisées, ici ou là et là ou ici, en amont et en aval de la création d’À BRAS LE CORPS les 2 et 3 Décembre au Théâtre Jean-Claude Carrière / Domaine d’Ô à Montpellier et le 9 Décembre au Périscope de Nîmes.

Cette saison sera aussi l’occasion de travailler sur le présent et le futur avec un projet de création partagée sur l’Intelligence Artificielle au Kiasma qui réunira sous forme de procès des chercheureuses, des acteurices de la Cie et des amateurices. Nous poursuivrons aussi ces questionnements sur l’IA avec un atelier étudiants proposé par Le CROUS de Montpellier à l’IUT de Bézier. Cela ne nous éloigne pas totalement de Weil qui a beaucoup écrit sur la Science et dont le frère André Weil était mathématicien. Elle disait d’ailleurs et par ailleurs dans ses écrits sur la science : Le monde étendu est fait de tout ce qui nous échappe, maintenus que nous sommes en un point comme par une chaîne et une prison. Le plaisir et l’immédiateté de l’instant présent nous clouent sur place. Le désir des lendemains nous suspend à un instant prochain et fait disparaître le monde entier pour un objet ! La douleur consiste toujours pour nous à sentir le déchirement et la dispersion de notre pensée à travers la juxtaposition des moments et des lieux. 

Juxtaposition des moments et des lieux justement car, sans nous dédoubler complètement, nous serons aussi avec la PJJ, à l’initiative du Festival d’Avignon, une semaine à la FabricA pour nous interroger avec une dizaine de participant.e.s sur la peine de mort, la prison et la justice. Et à ces mots, Simone Weil se manifeste sur le champ et s’écrie : Il faut être aveugle pour opposer justice à charité, pour croire qu’il y a une charité au-delà de la justice, ou une justice en deçà de la charité. Quand les deux notions sont opposées, la charité n’est plus qu’un caprice d’origine souvent basse, et la justice n’est que de la contrainte sociale. Il est juste de ne pas voler aux étalages. Il est charitable de faire l’aumône. Mais si le boutiquier peut m’envoyer en prison, le mendiant, quand bien même sa vie dépendrait de mon secours, si je le lui refuse, ne me dénoncera pas à la police. Le mot unique, et si beau de Justice, enferme toute la signification des trois mots de la devise française. La liberté, c’est la possibilité réelle d’accorder un consentement et les hommes n’ont besoin d’égalité que par rapport à elle et l’esprit de fraternité consiste à la souhaiter à tous.

Et puisque nous parlons ici de la devise française, nous manifesterons aussi notre intérêt pour les manifestations multiples et diverses de ces dernières années en posant les jalons de notre prochaine création : !Manifeste! Nous proposerons à La Baignoire de Montpellier et à la Cave Poésie de Toulouse, des portraits de manifestants et manifestantes réalisés par Radio GI.NE et remis en jeu à chaque fois par un interprète de la Cie et un musicien. Histoire de nous rappeler, comme nous le disait Simone Weil il y a peu, qu’à certains moments de l’histoire, un grand souffle passe sur les masses ; leurs respirations, leurs paroles, leurs mouvements se confondent.  Alors rien ne leur résiste. Les puissants connaissent à leur tour, enfin, ce que c’est que de se sentir seul et désarmé ; et ils tremblent.

Enfin, pour le mois de juin nous nous la jouerons collectif, avec d’autres artistes, d’autres penseurs, d’autres univers artistiques, d’autres maisons d’éditions, d’autres pays dans différents lieux dédiés et non dédiées de Toulouse… Nous nous retrouverons du 1er au 12 juin pour deux semaines de rencontres que nous avons imaginées collectivement autour des rapports possibles entre Arts et transformations sociales émancipatrices.  Car nos idées nous obligent aurait pu dire Simone. Et nous verrons si justement « l’écArt » entre pensées et actions peut se réduire lors de cette première édition de ces rencontres itinérantes.

Nous espérons que ce sera le cas…

Comme nous espérons que, si l’ordre de l’univers est un ordre sage, il doit y avoir quelquefois des moments où, du point de vue de la raison terrestre, la folie d’amour seule est raisonnable. Ces moments ne peuvent être que ceux où, comme aujourd’hui, l’humanité est devenue folle à force de manquer d’amour. Et comme elle nous nous posons alors cette question : Est-il sûr qu’aujourd’hui la folie d’amour ne soit pas susceptible de fournir aux foules malheureuses dont le corps et l’âme ont faim une nourriture bien plus facile à digérer pour elles que des inspirations d’une source moins élevée ?

Alors, nous espérons vous retrouver à ces dates.

Nous espérons que la situation le permettra.

Nous espérons que le monde ira mieux.

Vaille que vaille et Weil que Weil…

Nous espérons.

Primesautier Théâtre

NB : Nous tenons ici à remercier tous nos partenaires (et les personnes derrières) qui avant, pendant et après (si tant est qu’on soit dans l’après) ces dernières turbulences sanitaires, nous ont accompagné.e.s avec une attention et une solidarité sans faille nous permettant de tenir, de poursuivre, de continuer, d’imaginer encore…
Merci donc à La Vignette – Scène conventionnée – Université Paul Valéry – Montpellier / Au Printemps des comédiens / au domaine d’Ô / au  Périscope – Scène conventionnée de Nîmes / à La Fabrique Artistique du Viala – Cie l’Hiver Nu et les Scènes Croisées de Lozère – Scène conventionnée d’intérêt national art et territoire  / Au Kiasma et les Maisons des proximités de Caylus et du Devois de Castelnau-le-Lez / à La Baignoire de Montpellier / La cave poésie de Toulouse / Le CROUS de Montpellier / La Bulle bleue / Le Théâtre de la petite rue de Villeurbanne / La DRAC Occitanie-Pyrénées-Méditerranée / La région Occitanie / Le département de l’Hérault et la Ville de Montpellier

©Croquis de répétitions d’À BRAS LE CORPS : Martin Marquès Dos Santos