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ÉTAT DE WEIL #4

Juste pour le plaisir, juste pour partager, juste pour le travail, car c’est bien de cela qu’il s’agit…

ÉTAT DE WEIL #3

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ÉTATS DE WEIL #2

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ÉTATS DE WEIL #1

Juste pour le plaisir, juste pour partager, juste pour le travail, car c’est bien de cela qu’il s’agit…

Rendez-vous de Novembre !

ÉTAT DE WEIL #4

Qu’est ce que c’est…

Parce que la compagnie travaille actuellement À BRAS LE CORPS, sa nouvelle création autour des écrits de Simone Weil ( la philosophe ! ) et parce que l’équipe est éloignée géographiquement, nous nous sommes promis de nous donner des nouvelles du travail en cours pour et par chacun / chacune…
Alors une fois par mois, un des membres de l’équipe va proposer un texte, associé à une photo de Fabienne Augié (photographe et comédienne).

Cet État de Weil proposera une vision subjective de son auteur sur son rapport à Weil et au Travail, sans se soucier de la longueur, du ton et du format.

Un État de Weil envisagé comme une manière de garder le lien, de la liberté, de se lire et d’offrir un peu de textualité imagée du travail en cours, de ce qu’il provoque, frotte, nettoie ou assombri…

Ces États de Weil, juste pour le plaisir, juste pour partager, juste pour le travail, car c’est bien de cela qu’il s’agit…

ENTRE NOUS


À UNE JEUNE FILLE RICHE
 (Extrait)

[…] Un jour peut te blêmir la face, un jour peut tordre
Tes flancs sous une faim poignante ; un frisson mordre
Ta chair frêle, naguère au creux de la tiédeur ;
Un jour, et tu serais un spectre dans la ronde

Lasse qui sans arrêt par la prison du monde
Court, court, avec la faim au ventre pour moteur.
Comme un bétail la nuit par les bancs pourchassée,
Où trouver désormais ta main fine et racée,
Ton port, ton front, ta bouche avec son pli hautain ?
L’eau brille. Trembles-tu ? Pourquoi ce regard vide ?
Trop morte pour mourir, reste donc, chair livide,
Tas de loques prostré dans le gris du matin !
L’usine ouvre. Iras-tu peiner devant la chaîne ?
Renonce au geste lent de ta grâce de reine.
Vite. Plus vite. Allons ! Vite, plus vite. Au soir
Va-t’en, regards éteints, genoux brisés, soumise,
Sans un mot; sur ta lèvre humble et pâle qu’on lise
L’ordre dur obéi dans l’effort sans espoir.
T’en iras-tu, les soirs, aux rumeurs de la ville,
Pour quelques sous laisser souiller ta chair servile,
Ta chair morte, changée en pierre par la faim?
Elle ne frémit pas lorsqu’une main la frôle;
Les reculs, les sursauts sont rayés de ton rôle,
Les larmes sont un luxe où l’on aspire en vain.
Mais tu souris. Pour toi les malheurs sont des fables. […]
Simone Weil.

Chère Simone, voilà que je reprends le clavier pour vous écrire… Cette fois je voulais utiliser la poésie… Poésie dont vous disiez à son propos que l’on pouvait bien jeter tous vos autres écrits et ne garder que les poèmes… je vous le dis… De mon point de vue, vous aviez et avez toujours tort ! Même si j’aime follement vos lignes poétiques. Mais j’avais, cette fois, envie de me rapprocher un peu de vous via cette forme d’écriture… De me l’imposer comme vous vous imposiez de réciter quotidiennement des prières comme un exercice. Et peut-être aussi, je dois bien l’avouer ici, de me rapprocher un peu de mon père qui ne doit pas être si loin de vous, enfin, si tant est que… Mais dont la poésie raisonne et résonne parfois avec la vôtre…

LES JARDINS DE L’USINE

Par tous les temps
Par tous les temps, il neige
sur les jardins désastreux de l’usine à ciment
une neige brûlante et sale
Les oiseaux ne fréquentent pas ces arbres blanchis avant l’âge
Nul insecte ne creuse son trou sous cette paille qui jamais ne fut de l’herbe
Lointain, muet le ciel passe
solitaire indifférent à la nuit grasse des flaques
Terre harassée
Planète éteinte

Chaque jour des hommes viennent là
jeter leur poids de neige
sur les balances rigoureuses de leurs épaules
Chaque jour
Chaque jour des hommes
Chaque jour des hommes viennent là
le sang un peu plus lourd
le cœur un peu plus las
les poumons plus opaques
pour paver leur enfer d’intentions dérisoires [1]

À la lecture de vos deux poèmes, je vous imagine un instant discutant de concert et enrage de ne pas être encore avec vous…  Enfin, si tant est que… Vous le voyez donc, j’avais envie de faire une chose plus personnelle, tournant un peu le dos à la théorie… À cette théorie qui se manifeste théâtralement chez moi comme des dialogues sensibles, comme un monde possible, comme autant de bouffées d’air frais. Un monde fait de complexités, loin des expressions toutes faites, des clichés. Un monde qui se pense par lui-même au lieu d’être pensé par d’autres. Je crois que le théâtre peut adjoindre du sensible à la théorie et écarter pour un temps sensibleries tire-larmes et autres rapports sociaux convenus et relayés jusqu’à plus soif. Alors au profit d’un atelier d’écriture que je vous consacrais, comme beaucoup de mon temps ces dernières années, j’ai osé m’emparer de votre « Appel aux ouvriers de Rosières ». Un appel qui devait paraître dans le journal d’usine Entre-Nous, et dont le directeur apeuré stoppa net la diffusion. Votre appel resta donc lettre morte ! (Dieu que j’aime cette expression du malheur !) Mais sachez, chère Simone, que Julie Minck, comédienne du Primesautier Théâtre, s’en empare aussi de son côté en le réactivant pour en faire une forme théâtrale, dont le nom, je pense, ne vous aurait peut-être pas déplu : La griffe du réel !

Cet appel je l’ai tordu, je l’ai coupé, je l’ai » cut-upé », je l’ai remâché jusqu’à plus faim… Ligne après ligne, pensant à vos écrits, à votre vie… À ce qu’il y a de réalisable et d’irréalisable entre nous…

Entre nous, Simone, je pleure de l’impossible va-et-vient entre nous…

Entre nous, Simone je suis triste de vous savoir ailleurs et si loin de moi… J’aurais tant aimé vous connaître, vous parler, vous voir en action et peut-être même m’engueuler avec vous.

Entre nous, j’aurais tellement souhaité entendre votre voix, que l’on dit si particulière, s’échapper de vos lèvres serrées et boire un coup de rouge en fumant d’âpres cigarettes roulées au tabac de vos fonds de poches.

Entre nous, je vous dois mes plus belles dernières années. Mon regard prend feu sous vos écrits et votre vie d’exemplarité gifle radicalement, quotidiennement la mienne.

Entre nous, je vous le dis, vous êtes vivante (bon, pas complètement encore entre toutes les femmes) et je vous aime d’un amour qui me surprend encore jour après jour. Qui me donne des ailes, me donne envie de croire profondément à ce que vous nommez la folie d’Amour, car après tout et comme vous le dites :

Nous sommes des gens raisonnables, comme il semble certain qu’il convient de l’être à ceux qui s’occupent des grandes affaires de ce monde. Mais si l’ordre de l’univers est un ordre sage, il doit y avoir quelquefois des moments où, du point de vue de la raison terrestre, la folie d’amour seule est raisonnable. Ces moments ne peuvent être que ceux où, comme aujourd’hui, l’humanité est devenue folle à force de manquer d’amour. Est-il sûr qu’aujourd’hui la folie d’amour ne soit pas susceptible de fournir aux foules malheureuses, dont le corps et l’âme ont faim, une nourriture bien plus facile à digérer pour elles que des inspirations d’une source moins élevée ? [2] 

Alors… Alors le vertige me prend face à votre dernière question… Et dans ce silence douloureux… tremblotant comme une midinette vieillissante, j’ose vous murmurer : voilà… Voilà ce que j’ai fait de votre appel : des lignes qui, je l’espère, flottent entre pesanteur et grâce, entre la personne et le sacré, entre Entre et Nous…

ENTRE NOUS

Inconnus qui peinez,
Entre Nous.
On n’a pas besoin de boulot supplémentaire,
On en a assez comme ça.

Plume et du papier, parler,
Un peu…

Dire ce qu’elles veulent dire.
Les souffrances…

Dire ce qu’elles veulent dire.
Les humiliations…

Dire ce qu’elles veulent dire.
Les cadences…

Dire ce qu’elles veulent dire.
Les privations…

Dire ce qu’elles veulent dire.
Les mains arrachées du corps…

C’est à ceux qui connaissent cette souffrance-là que je m’adresse.
Peut-être que quelques-uns d’entre vous ne l’ont jamais éprouvée.
Mais quand on l’éprouve, c’est une vraie souffrance.
Exécuter des consignes, livrer des pièces conformes aux ordres reçus, et recevoir, les jours de paye, la quantité d’argent déterminée par le nombre de pièces et les tarifs.

L’heure vaut tant.
Tu vaux tant.
Ta main arrachée vaut tant.
Ton temps vaut tant.
Ta pensée clouée sur ton travail vaut tant.
Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se « tasse ».

Maintenant concevoir clairement notre but :
Déchirer le voile que met l’argent entre le travail et le travailleur.

Car, on ne demande que des pièces, on ne donne que des sous.
Car on travaille pour manger et on mange pour travailler.

Sentiment d’être une simple machine à produire.
Machins Machines anonymes sur machine et aucune solidarité qui se noue…
Gestes creux et regards de tristesse.
Désir de possession et possession de désirs.

Conditions du travail industriel.
Quand bien même trop dur par des temps trop durs et société qui va avec.

Voici ce que je vous demande dit Émile,
Sur le cœur, prenez papier et plume

Puis pas des phrases bien tournées mais premiers mots qui saignent.
Qui rougissent le papier et la tôle ondulée.
Coupent les doigts et mordent les mots.

Dites si vous fait souffrir l’arrêt de travail.
Racontez souffrances et management.
Aussi bien souffrances morales et suicides au travail que souffrances physiques et mutilation impunies.

Dites si n’en pouvez plus ;
Si parfois monotonie du travail vous écœure ;
Vous fait vomir.
Vous hante.
Si toujours préoccupés par la nécessité d’aller vite ; si souffrez sous les ordres des chefs.

Dites machinalement,
Presque sans vous en apercevoir,
En pensant à autre chose,
En vous perdant dans des rêveries agréables.
Sans casser votre tête déjà bien asphyxiée et exsangue de trop de langues standardisées.

Temps long à l’usine, ou court.
Ça dépend des jours.
Ça dépend au juste.
Au juste… ça dépend.
Ça dépend du mot « juste »

Viendra alors, peut-être, l’esprit qui pèse sur le cœur.

Inutile de signer.

Qu’on ne puisse pas deviner qui vous êtes.
Inconnus, anonymes, charbons humains de nos industries,
Que plus personne ne puisse s’y reconnaître.

Des phrases imprudentes,
Je vous jure, elles viennent.
Elles arrivent par des wagons de rage entiers.
Des moments de violence et de bravoure.
Bien inutiles comme il faut, comme de raison.

Retourner le bras armé.
Retourner la langue de la possession.
Retourner la direction de la direction.
Changer de direction.

Qui connaît les travailleurs ?
Qui connaît l’odeur de la sueur du travailleur ?
À part les travailleurs…
Qui connaît la langue intime du travail à la chaîne ?
À part ceux de la chaîne du travail ?
Inverser les valeurs. Retourner la table.
Retourner à la table…

Pour être ailleurs.
Pour rien au monde je ne voudrais nuire dit Émile Novis [3] de sa voix de lettres.

D’ailleurs,
Preuve j’en veux pour, que je n’ai aucune responsabilité dans la fabrication des cuisinières.
Ce qui m’intéresse, c’est seulement le bien-être physique et moral de ceux qui les fabriquent.
La vérité sans réserve.
Pas les réserves croulant sous le stock à écouler.
Pas le trop-plein d’objets de douleurs, d’inquiétudes, de peurs.

Vos camarades
S’ils sentent comme vous, la même sueur…
Remuent au fond de leur cœur sans pouvoir se traduire par des mots ;
Mais ils se taisent par force. Ils violentent le silence.

Vos camarades
S’ils sentent autrement, la même sueur pourtant…
Ça n’a pas d’importance,
Ça ne leur fera pas de mal des vérités désagréables.

Et puis, il y a les autres,
Des chefs, beaucoup d’ingéniosité dans la fabrication des cuisinières, vos chefs… mais aucune dans l’organisation de conditions plus humaines ?
Simplement parce qu’ils ne comprennent pas.
Et c’est ça qui est dur comme l’acier…
Ce manque de compréhension qui éloigne, qui coupe l’amitié comme la tôle que vous maniez.
La nature humaine est faite comme ça.
Les hommes ne savent jamais se mettre à la place les uns des autres.

Dans Entre Nous la bonne volonté ne suffit pas et pèse d’un poids inhumain de vie industrielle.

Tout ce qu’on peut faire,
Provisoirement,
C’est essayer de tourner les obstacles, de tourner les talons, de tourner la langue.

Vous êtes ce poids du régime industriel ;
Les chefs, ils ignorent.
Ils oublient bien des choses.
Alors « ça » pour faire comprendre ce qu’ils ne comprennent pas,
Mais sans humiliation pour vous.
Même si parler c’est chercher l’humiliation.

Cet idéal n’est pas réalisable.
Mais déjà « ça » pour tendre à.
Les préoccupations quotidiennes pèsent sur les uns et sur les autres.
De chef à subordonné.
Pas de celles qui facilitent la compréhension mutuelle.
On ne comprend jamais tout à fait ceux à qui on donne des ordres.
On ne comprend jamais tout à fait non plus ceux de qui on reçoit des ordres.
On ne comprend jamais tout à fait.

Mais peut-être alors un peu s’en approcher.
Dépend maintenant d’essayer.

Ainsi c’est entendu, n’est-ce pas ?
Publier cet appel.

Et puis retourner au travail
Mais que d’un œil surtout.
Car l’autre on l’aura jeté.
On l’aura joyeusement piétiné sous pluie de confettis et langue encotillonnée.

Puisqu’il est dit :
Si ton œil te nuit arrache-le !
Encore faut-il que ce soit nous qui nous l’arrachions…
Pas grenades et violences de l’autre.

Antoine Wellens
Photographie : Fabienne Augié

 

[1]Serge Wellens, in La Concordance des temps – Poème retranscrit à partir de sa lecture par le poète dans le film de l’hommage qui lui fut rendu à Aulnay sous-bois en 2006

[2]Simone Weil, Ecrits de Londres, Luttons-nous pour la justice ?

[3]Pseudonyme fréquemment utilisé par Simone Weil.